Quand l’Iran résiste à Ahmadinejad

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publié dans la catégorie Société

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interview journal Le Point 6 août 2009

Hassan Makaremi, universitaire réfugié en France, observe que, pour les 3 millions et demi d'Iraniens émigrés, la Toile est devenu un lien indispensable avec leur pays :

« Les opposants Mir Hossein Moussavi ou Mohammad Khatami n'ont pas su organiser un parti d'opposition efficace. Alors, les Iraniens éduqués, qui n'appartiennent pas à la base du régime, soit environ le tiers du pays, utilisent massivement Internet pour communiquer. N'oubliez pas que l'Iran est le troisième pays au monde pour le nombre de blogs ! »

Procès « moscoutaire » des opposants, investiture du président Mahmoud Ahmadinejad par le Guide suprême Ali Khamenei : le pouvoir iranien déroule sans faiblir les rituels classiques de tout régime autoritaire. Un régime qui n'a jamais été à ce point défié par des milliers d'Iraniens, spoliés de leur victoire électorale, qui inventent chaque jour des formes originales de résistance. Face à la répression et à la censure, Internet est devenu la meilleure arme de ces opposants. Ils s'y informent, alertent le monde, échangent des idées. Sur le site du Mouvement vert, en référence à la couleur affichée par les partisans de Mir Hossein Moussavi, candidat réformateur à la récente présidentielle, les suggestions s'accumulent, envoyées par des internautes que l'anonymat de la Toile protège des censeurs. L'un propose que ceux qui contestent la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad lancent ensemble la chanson « Never Gonna Give You Up » (« Je ne t'abandonnerai jamais ») sur leur chaîne hi-fi poussée à fond. Autre suggestion : se maquiller tous en vert.

Une idée chasse l'autre : bricoler de petits émetteurs pour brouiller les émissions des miliciens bassidji, brancher simultanément toutes les machines à laver ou fers à repasser pour saturer le réseau électrique et le faire flancher... tout en faisant sauter les plombs des mollahs. Un Iranien recommande de « gonfler à l'hélium des ballons de baudruche verts décorés de caricatures des dirigeants du régime » et de les lâcher dans le ciel. C'est par SMS que les protestataires font circuler leurs slogans et organisent leurs rassemblements, mais, en réalité, ce sont toutes les technologies de la communication qui sont devenues des armes de la liberté.

Les téléphones portables avec caméra intégrée ont rencontré un succès considérable en Iran, comme partout ailleurs dans le monde. De 2 millions en 2006 leur nombre est passé à 53 millions en 2009 ! C'est d'ailleurs un de ces portables qui avait filmé l'agonie de Neda Agha Soltani, cette jeune manifestante abattue par un milicien dans les premiers jours de la contestation. Les opposants imaginatifs utilisent également Internet pour mener l'offensive ; par exemple, en diffusant des images des miliciens pour faciliter leur identification. Certains sont barbus, d'autres pas. Certains à pied, d'autres sur des motos. Certains ont un couteau à la main ou, plus souvent, un bâton. Leurs photos s'étalent partout, véritable trombinoscope de la répression. Ce sont les « lebas shaksi » , littéralement « vêtements civils », les sbires du régime.

De son côté, le ministère des Renseignements présente sur le site Gerdab.ir les photos, prises dans la rue, de dizaines de manifestants, le visage cerclé de rouge, et demande à la population de les identifier. Les partisans de Mir Hossein Moussavi n'ignorent rien des risques. Le pouvoir iranien surveille, intercepte, écoute tout. Quand les manifestants deviennent trop actifs sur le réseau GSM, il bloque les émetteurs et les relais de transmission, dont il est intégralement propriétaire, et-selon les opposants-utilise pour ce faire les technologies d'industriels occidentaux. Ce que Nokia Siemens Networks, visée, nie énergiquement : « En 2008, nous avons fourni à l'opérateur national iranien les moyens de surveiller les communications téléphoniques locales sur ses réseaux fixes et mobiles.

Le centre de contrôle à fonctionnalité restreinte que nous avons fourni ne permet pas la surveillance des données informatiques, le contrôle d'Internet ou l'interception des appels internationaux. » Les Iraniens n'ont qu'à les croire ! Les mollahs ont peur. L'association OpenNet Initiative rapporte que, le 11 octobre 2006, le ministère de la Communication et des Technologies de l'information a déclaré illégal l'Internet à haut débit « afin d'empêcher le téléchargement de produits culturels étrangers, comme la musique ou les films, et d'organiser l'opposition politique ». Une autre raison des lenteurs de l'Internet, en Iran, tient à l'installation de filtres permettant de surveiller, et de bloquer le cas échéant, les mails et les connexions aux sites tels que Twitter, Facebook ou YouTube.

Ces outils sont accusés par les mollahs d'être utilisés contre eux, ce qui est assez exact. Twitter avait prévu, le 15 juin, de procéder à une mise à niveau qui aurait entraîné une brève coupure du service. La Maison-Blanche est intervenue pour que cette maintenance soit reportée, afin de ne pas priver les Iraniens d'un outil de communication essentiel ! Hassan Makaremi, universitaire réfugié en France, observe que, pour les 3 millions et demi d'Iraniens émigrés, la Toile est devenu un lien indispensable avec leur pays : « Les opposants Mir Hossein Moussavi ou Mohammad Khatami n'ont pas su organiser un parti d'opposition efficace. Alors, les Iraniens éduqués, qui n'appartiennent pas à la base du régime, soit environ le tiers du pays, utilisent massivement Internet pour communiquer.

N'oubliez pas que l'Iran est le troisième pays au monde pour le nombre de blogs ! » En matière de censure technologique, les ayatollahs n'ont rien inventé ; les Chinois les ont précédés. Mais les outils utilisés contre la censure de Pékin le sont également par les Iraniens. Au lieu de se connecter à une adresse connue des censeurs, ils reçoivent par des canaux variés-par exemple, les ondes de la BBC ou de Voice of America-des adresses de sites appelés « proxies » auxquels ils se connectent anonymement. Ils ont pour nom TOR (The Onion Router), Freegate ou Anonymizer et diffusent des adresses sûres et discrètes, au moins pendant quelques heures... Des figures de l'Internet se sont mises au service des Iraniens, comme Eric S. Raymond, qui a installé le réseau NedaNet, du nom de Neda, l'icône de la révolte tuée le 20 juin. Sur le site, il dispense des conseils de prudence, notamment de ne pas coder les mails, pour ne pas alerter les censeurs : « Tout le trafic intérieur de l'Iran-et vers l'extérieur-est inspecté. Ne cryptez jamais vos messages, à moins que vous ne souhaitiez être emprisonné, torturé et tué ! »

JEAN GUISNEL

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